C'est le soir. Le repas est prêt, les autres sont à table. Cet enfant-là, encore, traîne dans le couloir, un livre à la main, sourd à ce que vous venez de dire trois fois.
Vous sentez la chaleur monter dans votre nuque avant même d'avoir compris pourquoi.
Sur les autres, vous auriez souri. Vous auriez dit « on va manger » une quatrième fois, calmement. Sur cet enfant-là, votre voix se tend, votre mâchoire se serre, et quelque chose sort de vous que vous n'aviez pas décidé.
Et le soir, quand tout est éteint, vous tapez cette question dans votre téléphone.
Celle que vous n'osez dire à personne. Pourquoi toujours lui. Pourquoi toujours elle.
Cette question, des milliers de parents la posent chaque soir. Elle ne fait pas de vous une mauvaise mère. Elle fait de vous une mère lucide, qui a remarqué quelque chose que beaucoup préfèrent taire.
Il y a trois raisons possibles à cette colère qui se concentre toujours sur le même enfant. Elles peuvent se combiner. Aucune n'est un défaut de votre amour.
Première hypothèse : l'enfant-miroir
Cet enfant vous ressemble. Pas dans les traits — dans quelque chose de plus enfoui. Une lenteur que vous vous êtes battue pour dépasser. Une émotivité que vous avez appris à cacher. Une opposition tranquille que vous avez dû abandonner pour survivre à votre propre enfance.
Quand vous voyez cette part de vous-même chez lui, chez elle, ce n'est pas l'enfant qui vous énerve. C'est ce que vous vous êtes interdit d'être. Vous ne le savez pas au moment où vous criez. Vous le sentez seulement après, dans ce vertige de honte qui suit — parce qu'au fond, vous étiez en train de crier sur vous-même.
Deuxième hypothèse : l'enfant-frontière
Cet enfant teste. Pas parce qu'il est « difficile ». Parce qu'il a le tempérament qui, dans une fratrie, prend en charge la fonction de tester ce qui tient. Il pousse, il négocie, il revient à la charge, il ne lâche pas. Les autres cèdent plus vite, ou détournent, ou obéissent.
Sur celui-là, votre autorité est mise à l'épreuve chaque jour. Et une autorité qu'on doit constamment défendre est une autorité qui s'épuise. Ce n'est pas cet enfant qui est en trop dans votre famille. C'est votre réserve d'énergie qui, sur lui, arrive toujours à sec la première.
Troisième hypothèse : l'enfant qui arrive au mauvais moment de votre propre histoire
Il y a l'enfant qu'on porte au moment d'un deuil. L'enfant qui naît pendant une rupture. L'enfant dont l'arrivée coïncide avec une perte de repère, une installation loin de tout, un effondrement discret. L'enfant à qui on n'a pas pu donner ce qu'on aurait voulu, non par manque d'amour, mais parce qu'on n'avait plus rien pour soi non plus.
Cet enfant-là n'a rien fait. Vous n'avez rien fait non plus. C'est le moment qui a été rude. Et sans que personne l'ait choisi, il en garde une trace, et vous aussi.
Ce que cela ne veut pas dire
Rien de tout cela ne veut dire que vous aimez cet enfant moins que les autres. Rien de tout cela ne veut dire que vous êtes une mauvaise mère. Rien de tout cela ne veut dire qu'il faut culpabiliser davantage.
Cela veut dire que la colère qui monte toujours sur le même enfant n'est presque jamais dirigée contre lui. Elle traverse cet enfant parce qu'il se trouve, pour des raisons qui vous appartiennent à vous, sur le trajet d'une émotion plus ancienne.
Ce diagnostic ne résout rien tout seul. Mais il change la question. On ne se demande plus « pourquoi il est comme ça ? » On se demande « qu'est-ce qui, en moi, ne trouve pas d'issue et sort sur lui ? »
C'est là que le travail commence. Pas dans l'analyse, dans le geste quotidien. Dans la manière dont vous pouvez, la prochaine fois, transformer la charge avant qu'elle ne trouve son visage familier.
Vous êtes une mère qui a remarqué. C'est déjà beaucoup. La plupart n'osent pas.
Vous valez éternellement, inconditionnellement. C'est vous l'extraordinaire.
IMPARFAITE, ENTIÈRE.
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Questions fréquentes
Est-ce grave de m'énerver toujours plus sur le même enfant ?
Ce n'est pas grave dans le sens moral. C'est un signal. Cela indique que quelque chose se joue dans cette relation-là qui ne se joue pas dans les autres — souvent une résonance avec votre propre histoire, plus qu'un défaut de l'enfant ou de votre amour.
Est-ce que mon enfant peut sentir que je m'énerve plus sur lui ?
Oui. Les enfants sentent très finement les asymétries d'énergie parentale, même lorsqu'elles ne sont jamais nommées. Ce n'est pas une raison pour vous accabler, c'est une raison pour ne pas laisser la question sans réponse.
Est-ce que ça veut dire que je préfère les autres ?
Non. La colère et la préférence ne suivent pas la même logique. On peut aimer profondément un enfant et être plus réactif avec lui — parce que la proximité, la ressemblance ou le moment de sa venue rendent cette relation plus chargée.
Est-ce qu'il faut en parler avec cet enfant ?
Pas d'une manière qui l'obligerait à porter votre part. Vous pouvez, à un moment calme, lui dire que ce n'est pas de sa faute, sans lui expliquer les raisons profondes. Un enfant a besoin d'être libéré de la charge, pas mis dans la confidence.
Comment arrêter cette colère qui vise toujours le même enfant ?
Pas en la refoulant. En apprenant à la transformer avant qu'elle n'arrive à lui. C'est un travail qui passe par le corps, par le geste, par ce que vous faites de la charge dans les minutes qui précèdent le débordement — pas par la volonté seule.
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